Alors que la rhétorique de souveraineté — industrielle, énergétique, numérique — envahit le discours politique, la France s'enfonce dans une crise systémique qui dément la promesse d'un redressement. Avec un PIB en recul au premier trimestre 2026, une dette historique à 122 % du PIB et un tissu industriel au bord de l'effondrement avec 69 000 défaillances d'entreprises prévues cette année, le constat est sans appel : les mots ne masqueront plus la vérité des chiffres. Entre effondrement éducatif, dépendance numérique vassalisante aux États-Unis et à la Chine, et recherche publique sous-financée, les cinq chantiers urgents pour reconstruire l'avenir du pays se dressent désormais comme un ultimatum. Ou la France choisit un sursaut réel autour du temps long, du nucléaire, et d'une véritable autonomie stratégique — ou elle bascule définitivement du déclin à la décadence.
Depuis quelques mois, chez la plupart de nos hommes politique on parle de souveraineté, souveraineté industrielle, souveraineté énergétique et souveraineté numérique. Mais au-delà des mots et intentions, quelle réalité ? Une incantation pour ne pas voir le déclin français ? Comme les paroles d’une célèbre chanson, « tout va bien Mme la Marquise, tout va très bien... » et sans vouloir forcer la note, ces paroles illustrent parfaitement la situation de notre pays.
Notre situation économique générale
Avec les crises qui s’enchaînent, Covid, guerre en Ukraine, guerre Iran États-Unis la France s’enfonce dans une crise, aggravée par la situation de politique intérieure qui ne permet pas de dégager une vision long terme. Notre endettement pharaonique pour maintenir des dépenses de fonctionnement mettent à l’arrêt toute velléité d’investir sur l’avenir et privant le gouvernement de la possibilité d’amortir les crises encours, en sachant que nous ne sommes pas encore entré dans le dur sauf pour nos concitoyens trop riches pour une aide quelconque et trop pauvres pour s’en sortir réellement.
Cette situation peut se regarder au travers de cinq axes :
- Stagnation préoccupante : Le constat est sévère même s’il n’est pas partagé de façon aussi limpide que par l’économiste Marc Touati. La récession est là dès le premier trimestre 2026. Le PIB français a reculé de 0,001 % au premier trimestre, mais le plus inquiétant est qu’en dehors des stocks et de la consommations publiques qui ont augmenté, tous les autres indicateurs du secteur marchand sont en recul. L’effet sur les finances sera majeur, avec un une dette historique à 122 % du PIB anticipé pour la fin de l’année.
- Inflation et pression sur les prix : Chacun de nous peut l’expérimenter au niveau de l’énergie, mais cette augmentation liée au conflit dans le Golfe Persique va diffuser dans l’ensemble de la chaîne de valeur (l’augmentation des prix du pétrole, suivi du prix des matières premières dont celles issues de la pétrochimie). D’après les chiffres de l’INSEE (avril 2026), les prix à la consommation sont en augmentation de 2,2 %, tout comme les coût du travail qui s’affiche à 2,3 % d’augmentation.
- La détérioration du marché du travail : Selon Marc Touati les prévisions seraient à 9 % selon les critères du BIT (Bureau International du Travail) et en scenario extrême à 20 % toutes catégories confondues. Ce scénario catastrophique est lié à la récession et à l’explosion du nombre de défaillances d’entreprises.
- Une compétitivité en berne notamment au sein de la zone euro : Si face à ses grands voisins européens (Allemagne et Italie) la compétitivité de la France s’est améliorée, elle reste inférieure à la moyenne de la zone euro. L’augmentation des prix elle, est supérieure. En plus de cette situation préoccupante au sein de l’euro, La France subit également la perte de compétitivité de la zone euro vis-à-vis du reste du monde.
- Une réindustrialisation en trompe l’œil : Malgré des effets d’annonces, qui ne sont autres que de la com dans son sens le plus péjoratif, la situation de notre tissu industriel est catastrophique. Les chiffres de défaillances d’entreprises vont atteindre des niveaux record pour 2026, 69000 selon La Tribune.
Ce rapide tableau économique de la France, ainsi brossé n’est pas des plus reluisant notamment dans un contexte géopolitique très incertain où les équilibres d’hier sont en train d’être remis en causes. Mais le seul bilan économique, ne permet pas d’expliquer la situation dans laquelle nous nous trouvons. Il existe en effet d’autres facteurs qui mettent à mal la possibilité pour la France de renouer avec une situation économique sinon prospère, pour le moins sécurisée.
Les points de fragilité structurelle
Dans ce paragraphe, la focale se fera sur les fragilités qui paraissent les plus critiques et pour au moins deux d’entre-elles, les actions correctrices ne pourront voir que leur effet à long terme, si tant est que les décisions soient prises maintenant.
l’éducation
L’une des premières fragilités structurelle qui aura des impacts forts dans les années à venir, est l’effondrement de notre système éducatif. Les études PISA se suivent et se ressemblent et continuent à souligner un déclin de plus en plus rapide. L’un des sujets de cette défaillance du système éducatif est la chute du niveau niveau des Maths, une véritable bombe à retardement qui inquiète notamment le patronat français au travers de plusieurs interventions de Patrice Caine (PDG Thalès). En plus de l’effondrement du niveau, l’inadéquation entre les formations proposées par l’éducation nationale et le marché de l’emploi, ne permettant plus de répondre à la promesse que des études longues et un diplôme permettant d’avoir un niveau de rémunération correct, ajoute un une frustration et ressentiment de la part de notre jeunesse.
Cet effondrement ne date pas d’hier. Mai 68 a-t-il amorcé la chute ou le déclin était-il déjà en marche ? Les professeurs sont descendus de leurs estrades et sont devenus des animateurs censés révéler le potentiel des élèves. Les GO du club Med à l’échelle d’un pays. On voit le résultat. Le reste est un enchaînement inéluctable. Les réformes se suivent avec une fréquence insoutenable, chaque ministre éphémère voulant imprimer sa marque. Fini l’assimilation des bases, savoir lire, écrire, compter, réfléchir, comprendre d’où on vient. Non le plus important est d’enseigner où il convient d’aller. Les savoirs fondamentaux sont abandonnés pour faire place à des enseignements sociétaux. Mentionnons aussi le poids de l’immigration dans certaines classes où les élèves d’origine étrangères sont majoritaires. Soit le niveau reste constant et les élèves dont le français n’est pas la langue maternelle rattrapent le niveau, soit on baisse le niveau pour tous. On voit bien les choix qui ont été faits.
Cela pourrait aussi expliquer le fait que le système ne permet plus l’ascenseur social et provoque une endogamie sociale.
La conséquence de cet effondrement commence à se faire sentir dans la capacité du système scolaire à fournir à nos entreprises les compétences nécessaires à l’économie de demain. Comment envisager sereinement une réindustrialisation de notre économie, comment être à la pointe des technologies du futur sans compétences en Sciences dures et en ingénieur de haut niveau ? N’y-a-t-il pas des personnalités politiques qui dénigrent ces filières comme étant trop élitistes ou qui préfèrent que les femmes soient « sorcières » plutôt qu’ingénieures ou scientifiques [sic]...
La Recherche
C’est l’un des angles morts de la politique française. Alors que les nouvelles technologies de l’information, mais aussi du vivant nécessitent des investissements colossaux, la France n’a plus les moyens. Le phénomène ne touche pas uniquement la recherche publique, mais il faut reconnaître que dans le privé aussi le bât blesse…
La France n’investit que 0,75 % de son PIB dans la recherche publique et ~1,55 % pour le privé, soit un total de ~2,2 % loin des 3 % recommandé par l’Europe. Pour ce qui est de la recherche publique, le constat concordant est celui d’un décrochage de la Recherche française. Pour la recherche du secteur privé, 75 % des investissements se fait dans l’industrie manufacturière pilotée par l’’aéronautique, la défense et la pharmacie. Si ces secteurs peuvent être encore considérés comme des fleurons, ce qui peut encore être discuté pour la pharmacie, cette spécialisation de fait, laisse des vides stratégiques importants dans le numérique grand public notamment, dans les semi-conducteurs et la transition écologique où la France investit moins que ses concurrents. Ce sont cependant des secteurs d’avenir…
Une nouvelle fois, cette fragilité est un élément que tout gouvernement ayant pour objectif le redressement de la France devrait avoir à cœur. Sans recherche, ni brevet dans les technologies de demain, comment construirons-nous les champions de demain ?
Notre dépendance numérique
C’est un vrai sujet de préoccupation. Actuellement, nous sommes clairement vassalisé au numérique américain, mais il ne faudrait pas oublier la vassalisation future au numérique chinois, qui viendra de fait par la vague de véhicules électriques à bas coûts qui vont inonder le marché européen, bien aidé en cela par le travail de sabordage constant de la Commission Européenne de notre souveraineté économique.
Quelques chiffres clés, ~85 % de part de marché sont dominés par AWS (Amazon), Microsoft Azure ou Google Cloud, mais aussi le Chinois Alibaba. Plus de 70 % des données publiques hébergées, le sont sur des infrastructures non-européennes. Si on s’intéresse au secteur du logiciel, ~95 % des systèmes d’exploitation (OS) sont captés par Microsoft en premier puis par Apple, Linux reste marginal. Il en est de même sur le marché mobile ~99 % détenu par Androïd de Google ou IOS d’Apple, si on s’intéresse au navigateur Web ou aux logiciels de productivité c’est la même histoire.
Et si on s’intéresse à l’Intelligence Artificielle (IA), en ce qui conerne les processeurs, la domination est américaine (>90 % nvidia) mais en termes d’investissement IA et de Start-up les deux premiers sont États-Unis et Chine, la Chine qui ne fait plus que copier, mais innove massivement, dans le domaine de l’IA et de la robotique. Elle a de plus un avantage critique, car la Chine a le quasi-monopole de la production des Terres rares, sans lesquelles toutes ces innovations technologiques ne sont pas possibles.
Notre dépendance au numérique non-français à plusieurs impacts critiques :
- Une partie non négligeable de la chaîne de valeur va irriguer une économie qui n’est pas l’économie française.
- Nous sommes aussi sous dépendance sociétale : . ce sont les valeurs de la société américaine qui se retrouvent véhiculées par l’hégémonie des réseaux sociaux et autres outils. Certes vous pouvez objecter qu’ne dépendance au numérique chinois, ne serait pas meilleure de par sa vision antagoniste (pourquoi ?) et dictatoriale.
- Le numérique du hardware au software est vecteur de création d’emploi qualifié et de haute technicité. Ne pas avoir une industrie du numérique digne de ce nom, c’est perdre des possibilités de création d’emplois.
- L’explosion de l’IA et la nécessaire construction des Datas Centers dédiés, s’ils ne se font pas en France de façon conséquente c’est l’économie de demain et sa maîtrise qui nous échappera.
- Ne pas permettre à nos fournisseurs de cloud français de se développer, revient à laisser le champ libre aux solutions étrangères avec pour certains secteurs industriels la certitude que leurs données servent les intérêts américains avant de leur servir…
Un espoir de rebond, ou dernière glissade
Face à ces signes de déclins factuels, en tant que nation voulons-nous réagir et nous relever ou allons-nous lentement mais sûrement passer du déclin à la décadence ? Dans un pays faisant face à une accumulation sans précédent de fragilités structurelles (elles n’ont pas été toutes ici listées), dans un contexte de quasi stagflation et de tensions géopolitiques intenses, peut-on encore espérer un sursaut ?
2027 est une année présentée comme clé par beaucoup, peut-on espérer l’émergence d’une majorité incontestable autour d’un projet qui permettrait de replacer la France au centre du jeu économique et de l’innovation, mais pas dans les discours creux que nous avons pu observer ces dix dernières années ?
En regardant la situation en face il y a plusieurs grands chantiers à mettre en place avec l’espoir de remettre un peu d’ordre dans la maison.
Le premier, le plus long à mettre en place et est de reconstruire notre système éducatif avec la promesse que par le mérite, quelle que soit sa classe sociale d’origine, il y aura l’espoir de profiter de l’ascenseur social. Il faut de plus que cela se réinsère dans la vision d’une réalité économique factuelle, et donc d’adresser les besoins en compétences de notre société et notamment de son industrie. Il faudra attendre au moins une génération avant d’en récolter les fruits.
Un second chantier, serait de réapprendre ce qu’est une vision à long terme. Il s’agit de casser le mode de pensée imposé par le modèle américain et de privilégier celui des chinois qui ont gardé la notion du temps long. Il est important de redonner les outils intellectuels afin que l’ensemble de nos concitoyens et notamment les personnes aux responsabilité réapprennent le temps long.
Un troisième qui me paraît important, est retrouver notre souveraineté numérique au-delà des slogans ou des propositions de « souveraineté washing » que l’on observe chez certains grands groupes, mais aussi chez des plus petits qui veulent nous faire croire que l’utilisation de technologies américaines peut se faire sans tomber sous leur dépendance… ou ceux qui voudraient croire que les clauses d’un contrat sont protectrices. Quelle utopie. Souvenez-vous de la crise du covid quand chaque pays essayait de capter la commande de masques des autres. Ou pensez aux terres rares, croyez-vous que le contrat vous protégera en cas de conflits ouverts entre la Chine et l’occident ?
Un quatrième axe serait de créer un fond de pension à la Française. Vous trouvez cette idée saugrenue ? Pourtant elle a deux mérites, les 3 premiers axes / chantiers vont demander de gros moyens tant du côté public que des entreprises (je ne comprends pas mérites ? 3 axes ?)). Un tel fonds d’investissement permettrait de répondre notamment à ce besoin. Il permettrait de surcroit d’alléger le problème de notre système de retraite par répartition.
Dans les autres actions indispensables, il est crucial de revoir notre relation avec l’UE, notamment pour la production d’électricité afin de retrouver une énergie abondante et peu chère indispensable pour retrouver une industrie rentable et compétitive, par des investissements sur le nucléaires massifs, mais aussi sur le renouvelable hydro-électrique. Ce duo a déjà fait ses preuves, il faut cesser de favoriser le solaire qui est une façon de soutenir l’économie chinoise qui n’en a pas besoin ou l’éolien qui profite soit aux Allemands, soit aux Chinois.
En ces temps troublés, la souveraineté n’est pas une lubie de droite, mais une simple question de bon sens. La souveraineté, nous redonne des marges de manœuvres, nous permet d’avoir des relations commerciales d’égal à égal, mais aussi favorise notre résilience en tant que nation. La France, sur l’ensemble de son territoire qui s’étend bien au-delà de l’hexagone a des richesses qu’elle ne se donne pas les moyens d’exploiter, il est temps de penser grand, de viser loin, même si on n’atteint pas les étoiles on ira toujours plus loin que si on regarde son nombril.
Emmanuel MAWET